Quand, en février 2015, mon toubib m'a mis en arrêt (et non pas aux arrêts! Un peu de rigueur…) pour épuisement professionnel - le terme français qui désigne le burn-out, mot que curieusement, les Anglo-saxons n'emploient pas pour désigner cette maladie du 21e siècle - je n'ai jamais cru que cela pourrait durer aussi longtemps, ni être aussi complexe.

Oh, certes, j'étais fatigué. Bosser 10 à 14 heures par jour, quasiment 7 jours sur 7 et toute l'année, ça use, même lorsque l'on fait un travail aussi passionnant que le mien. Trouver un projet, chercher de la doc, dessiner, sculpter, graver, etc... C’est bien agréable, surtout en le faisant à son rythme, apparemment sans contraintes. Sauf que ces contraintes existent sans que l'on s'en aperçoive, et même si repérées, on laisse aller car cela fait partie du boulot. Erreur grave mais invisible, donc d'autant plus sournoise et insidieuse.

Qui plus est, ce qui a l'air d'être ludique ne l'est pas obligatoirement. Donc non, je ne joue pas tout le temps, comme on a souvent tendance à le penser.

Je pensais donc benoîtement m'en sortir avec quelques mois de repos, farniente et déconnexion. Deuxième erreur. On m'a rapidement fait comprendre (et je m'en suis aperçu moi-même) que cela serait plus long que prévu et nécessitait des soins. Des soins? Allons donc, puisque je passais mon temps à jouer…

Bin oui, mon gars, tu as déconné plus fort et plus longtemps que la moyenne, surtout en ne prenant pas de vacances les cinq années précédentes, pour rattraper le temps perdu à cause du traitement de mon diabète. Car oui, il y a en plus le physique qui s'est mis à lâcher, et comme de mon côté je ne lâchais pas de lest, le point de rupture était franchi. Le programme fut donc de rencontrer des spécialistes de toutes branches (sauf l'acro- du même nom), du physique au mental. Unanimité: ça va prendre du temps, mon bon monsieur, avec des fourchettes variant de 18 mois au mieux au double du temps passé sans repos, soit 8 à 10 ans!

Difficile d'y croire, mais comme je viens de passer le cap de la quatrième année... Il se pourrait bien que cela puisse être la réalité. Ce qui m'amènerait droit à la retraite, et ne m'enchante guère, vu la foultitude de projets entamés, presque finis, ou juste déblayés. Ne faites pas ainsi un haussement de sourcils: l'ordre des derniers adjectifs est voulu, dans la mesure où je n'ai jamais su achever un projet sans en avoir commencé un ou plusieurs autres. Je me retrouve ainsi avec des sujets variés à différents stades, ce qui permet de me laver l'esprit en passant de l'un à l'autre. Une bonne méthode pour ne pas avoir l'œil constamment rivé sur des défauts que l'on ne voit plus par la force de l’habitude.

Comme il fallait que je rompe avec le "boulot", je me suis dit que j'allais prendre du temps pour faire autre chose. Les montages personnels que je repoussais toujours à "plus tard", par exemple. Mais cela se rapprochait trop du quotidien habituel. J’ai pensé alors pouvoir passer à un autre de mes loisirs, la fabrication de pipes. A tabac, bien sûr, pas celles que Frédéric Dard a mis au goût du jour d’une telle façon que la version au propre se doit d’être précisée. J’avais et j’ai toujours le matériel, une superbe machine devant dater du 19e siècle, toute en fonte – Bonjour le poids ! - une bonne centaine de plateaux de bruyère ou d’ébauchons, les conseils récents d’un des derniers maîtres pipiers de France… Hélas, le manque de l’indispensable concentration, avec pour corollaire des gestes foireux et des colères inimaginables pour qui me connaissait auparavant, tout m’a fait rapidement comprendre que j’aurais des difficultés à entreprendre quoi que ce soit de précis, même dans ce domaine.

J’ai alors tenté la mécanique (moto), le jardinage ou le bricolage. Peine perdue, tout part de travers rapidement. En à peine cinq-dix minutes, je perds à la fois la motivation et la concentration, sans compter l’épuisement physique, l’énervement, puis la colère, soit contre l’objet récalcitrant, soit contre moi-même, devenu un incapable.

Heureusement, parmi les visites imposées par la Sécu chez les spécialistes médicaux (puisque je combine plusieurs affections), il y avait des consultations psychiatriques. Le genre de chose qui laisse perplexe au début, tant on a l’impression que ce ne sont que broutilles, vu de l’extérieur. Du style « c’est juste de la flemmardise, il n’a qu’à se bouger un peu ». J’ai eu la chance de trouver un Service Médico-Psychiatrique de Proximité (SMPP) à 500 mètres de chez moi, donc très proche en effet. Pur hasard, mais bienvenu quand les matinées se passent dans les vapes des effets médicamenteux. Un service dépendant de la Région ou du Département, je ne sais plus, mais qu’importe : J’y ai trouvé des gens compétents et surtout attentifs. Le seul plaisir d’être écouté est d’un grand secours, une aide que l’on ne peut imaginer à priori. Petit à petit, ils ont défriché le terrain, afin de me rendre un comportement plus sain, plus calme. J’espérais bien échapper aux médicaments, mais à un moment, il a bien fallu se rendre à l’évidence : Il en faut. Qui s’ajoutent aux traitements du physique.

Pendant longtemps dans cette période, je conserve une certaine motivation pour mon métier. Sans pouvoir vraiment faire quelque chose de précis ou complexe, je peux au moins réfléchir aux futurs projets, chercher les modèles d’utilité, fouiller après la documentation, dénicher les objets rares mais indispensables. En dehors d’un coût financier qui s’étale en longueur mais aussi en profondeur, cela donne une bouffé d’oxygène, mais parfois aussi, cela ressemble à de l’achat compulsif. Après, quant à démarrer quelque chose… Oh, on y arrive, mais par tranches de cinq minutes, je vous laisse imaginer le temps que cela peut prendre.

Il faut donc trouver un solide sujet, propre à fixer la motivation. On fouille alors dans les envies personnelles avant tout, ou dans l’innovation totale. C’est ainsi que je me suis retrouvé avec des maquettes de bateaux, en plastique ou en bois, alors que le dernier exemplaire en plastoc devait remonter à mes quinze ans, et encore ! Pour le bois, c’est même du tout neuf, je n’en ai jamais fait ! Souci éternel : Impossible d’ouvrir une boîte sans immédiatement songer aux transformations à apporter, et donc forcément les réflexes du métier reprennent le dessus. Résultat : Le tout se retrouve de côté… Je n’ose pas dire « rangé », ceux qui connaissent mon atelier comprendront sans peine. Surtout que lorsque c’est l’âme qui est en peine, les corvées ménagères prennent le chemin du sixième sous-sol.

Et à propos de sol, je me suis même laissé aller à tenter de reprendre la musique. Là aussi, achats compulsifs, d’instruments, de méthodes. Sans trop de résultats, je crois qu’il me faudrait un mentor sur place. C’est incroyable quand j’y songe, mais le fait d’être seul fait rapidement délaisser toute activité, même nécessaire ou urgente. D’un autre côté, on apprend à relativiser l’urgence. Ce qui pâtit le plus, ce sont les gestes au quotidien. Le nettoyage de mon aquarium, par exemple, où je ne peux plus parler de journalier, voire d’hebdomadaire, pire : de mensuel. Vues d’un fauteuil, les choses semblent immuables, comme ancrées dans le passé sans vouloir en bouger. Le Temps s’écoule alors lentement, au rythme des minutes et des heures qui s’égrènent sans bruit. Fait curieux, ce sont les semaines et les mois qui défilent à toute allure, passant d’une saison à l’autre sans même que l’on s’en aperçoive. En délaissant le quotidien et les obligations, en rompant avec le « boulot » suivant conseils avisés, ou du moins en s’en éloignant de plus en plus, on se positionne de plus en plus à l’écart de ce monde bourdonnant et chancelant, ce qui réconforte mais inquiète.